samedi 24 avril 2010

LA COLERE D’AG’ILLIES

La guerre durait depuis neuf ans déjà, quand éclata la terrible querelle entre Ag’Menna et Ag’Illies, demi-dieu et amenokal des Ioullemirmiden.

Lors d’une razzia aux alentours de Timbouktou, les méharistes d’Ag’Menna avaient pris de nombreux captifs, dont la fille d’un grand féticheur. Celle-ci fut donnée en butin au roi des rois.



Le père, vieil homme respecté, vint se présenter à Ag’Menna sous la vaste tente, faite de dizaines de peaux de bœufs brunies par les tannins, tendues sur de nombreux pieux ouvragés en bois de tiggart. Il pria le roi de bien vouloir lui rendre sa fille.

Ag’Menna était fier et ombrageux, et fit renvoyer le vieillard sans ménagement. Désespéré, le féticheur repartit seul au bord du fleuve et tomba à genoux dans la boue. Tourné vers le sud, vers les monts de Hombori, il se mit à implorer :

_ Ô, dieux, ô Dongo maître de la foudre, ô Faro, dieu de Djoliba, et toi Noumou Bala, dieu des forgerons, ô belle Foroforondou, laisserez-vous impunie l’arrogance d’Ag’Menna, et l’insulte faite à un vieillard ?

Les dieux entendirent la supplique, et les maladies se mirent à pleuvoir sur les assiégeants comme une nuée de flèches mortelles. Du haut de leurs murailles, le roi Maïga, et ses fils Moktar et Fari, virent le camp de leurs ennemis ravagé par l’épidémie, et les cadavres entassés pour être brûlés.

Les rois de la coalition se rendirent chez Ag’Menna, pour le convaincre d’apaiser les dieux en rendant la captive à son père, comme le conseillaient les féticheurs, devins et guérisseurs.

El’Issa, maître des terres du Macina, Ag’Illies, le plus courageux des guerriers, Coulibaly, le sage, roi de Ségou, Idriss le rusé, roi de Siby, Camara le grand et Camara le petit, tous essayaient de fléchir le roi des rois.

Enfin, Ag’Menna céda, exigeant en échange, que l’un de ses alliés lui fasse don d’une autre captive. Ag’Illies entra alors dans une violente colère :

_ Ag’Menna, ta cupidité nous perdra ! Tu préfères ton intérêt à celui de tes alliés ! Mes guerriers et moi-même, nous ne servirons plus un chef qui manque de noblesse !

_ Va-t-en Ag’Illies. Plie tes tentes, et charge tes chameaux. Retourne chez ta mère, qui voulait t’interdire de faire cette guerre ! Rentre chez toi, et habille toi en femme !

La dispute ne pouvait finir, car l’eau chaude ne refroidit pas l’eau chaude. « Jigoni fila tè se ka nyògòn suma », disent les bambaras.

Ag’Illies rajusta son taguelmoust, le turban des Kel Tamasheq, et s’éloigna fièrement. Juste avant de quitter la tente, il se retourna vers les autres rois :
_ Sans moi, vous n’êtes rien ! Je fais ici le serment de ne plus combattre avec vous. Bientôt, les guerriers de Timbouktou viendront vous massacrer, et vous mendierez mon aide. Je resterai inflexible, et vous périrez l’un après l’autre, tant que vous suivrez Ag’Menna !
Sitôt rentré à son campement, Ag’Illies reçut la visite des hommes d’Ag’Menna qui enlevèrent de force sa captive favorite, pour la conduire chez leur chef, en remplacement de celle qui avait été rendue à son père.



Retiré sous sa tente, Ag’Illies ruminait sa colère, quand sa mère, une des nombreuses filles de Faro, lui apparut. Le jeune roi lui conta les raisons de son courroux.

_ Mère, monte à Hombori, trouver Dongo. Demande lui de donner la victoire aux guerriers de Moktar, pour qu’Ag’Menna comprenne ce qu’il en coûte de m’insulter, moi, Ag’Illies, amenokal des Ioullemirmiden, moi, le plus valeureux des Kel Tamashek !

Comme le dit le proverbe : « Les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre ». Dongo consentit à cette demande, et pour mieux perdre Ag’Menna, lui envoya dans son sommeil un rêve mensonger. Ag’Menna se vit bientôt vainqueur de la cité, et maître de ses grandes richesses. Sitôt éveillé, il convoqua les anciens, les rois, et tous les guerriers, en faisant battre par deux de ses forgerons, l’ettebel, le grand tambour de guerre, symbole de son pouvoir. Dans sa harangue, il révéla à l’assemblée qu’un songe lui avait annoncé une victoire imminente.
Ag’Menna sacrifia un grand bœuf blanc à Dongo, en remerciement de sa promesse de victoire. Dongo, perfidement, laissa croire qu’il acceptait le sacrifice. Mais il réservait aux assiégeants une cuisante déconvenue.
Tous préparèrent leurs montures et leurs armes pour un combat décisif. Le camp était empli du vacarme des épées et des lances que les guerriers frappaient contre leurs boucliers, faisant monter une rumeur terrifiante vers leurs ennemis. Les chevaux hennissaient, et les chameaux blatéraient.

L’armée innombrable se mit en marche vers les murs de la cité, levant un nuage de poussière duquel émergeait la haute silhouette d’Ag’Menna sur son dromadaire. Derrière lui, sur une autre bête, un serviteur tenait l’ettebel sur le cuir d’une tente repliée, posée sur la bosse. Assis en croupe, il continuait à le frapper à une cadence accélérée, pour encourager les combattants. Non loin de là, chevauchaient les autres rois, El’Issa, Coulibaly, Idriss et les deux Camara, leurs guerriers, leurs archers, leurs griots, leurs féticheurs et leurs forgerons.

Les campements au bord du fleuve restèrent presque déserts, et les centaines de pirogues abandonnées sur le rivage. Seuls Ag’Illies et ses hommes n’avaient pas quitté leurs tentes de cuir. Le jeune amenokal regardait avec un sourire sardonique le roi des rois, Ag’Menna, marcher vers sa défaite.

Du haut de ses murs, le vieux Maïga, voyant monter ses ennemis à l’assaut, ordonna à son fils aîné Moktar de prendre la tête de leurs troupes et de sortir à leur rencontre, avec son jeune frère Fari. Les deux armées furent bientôt face à face, se défiant à grands cris. Ceux de Timbouktou, et leurs alliés, avaient réussi à occuper une butte dont la hauteur leur donnait l’avantage. Mais les assiégeants étaient plus nombreux.


Antoine Barral

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Ce blog vous présente mon prochain livre, à paraître aux éditions Grandvaux en mars 2011.

http://editionsgrandvaux.free.fr/

Il s'agit d'une transposition de L'Iliade en Afrique de l'ouest dans la boucle du fleuve Niger.

http://www.decitre.fr/livres/L-illiade-d-Houmarou.aspx/9782909550718

Suivra l'Odyssée, adaptée par Marie Laure de Noray.



Une adaptation pour la scène est prévue à Montpellier avec le conteur Irénée Domboué dans le rôle d'Houmarou le griot.

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